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Matière promise
Depuis la lucarne de son atelier aux pilotis de
pierre, Daniel Faure a regardé la Huppe, l'oiseau de légende,
chargé par ses pairs de guider le peuple, hors du pays,
dans sa quête du Simorg, le roi des oiseaux. Patiemment,
le peintre a recueilli les exhortations émues de l'orateur
et ses spirales pleines d'espérance dans le ciel sombre
du départ. Exodes. La longue colonne se met en
route, la longue marche se met en travail.
Daniel Faure a pris son pinceau de pèlerin et a raconté
la foule en chemin : matière mouvementée, élancée
tout autant qu'accablée. Décision et obstination.
Poussière et sueur. Vie et mort. Sur cette piste, l'artiste
s'est aussi donné une méthode d'ethnologue : plans
larges sur la foule en marche, scènes de groupes, silhouettes
isolées, gros plans sur un geste, un mouvement, une humeur...
exode et méthode ont la même racine : hodos,
le chemin, la voie, le moyen... Le récit enfiévré
alterne avec l'étude pointilleuse, soucieuse de vérité
et de mise à distance. La tension entre le fond et la forme
est extrême. L'ensemble mêle l'histoire et la modernité,
avec l'humilité et l'obstination de l'oiseau éclaireur,
passeur d'humanité... La nôtre en son chemin de mutations
et de transformations perpétuelles depuis les origines
(on songera aux écritures de la Bible, mais aussi à
ces exodes modernes que l'actualité en temps hertzien nous
montre entre deux réclames).
Il serait stérile de penser que les noirs de Daniel Faure
ont à voir exclusivement avec les secrets de l'oeuvre au
noir d'une tradition alchimiste. Le peintre prend le noir comme
le musicien prend la note bleue et l'écrivain la plume
d'un oiseau de légende... Une inspiration viscérale,
une invitation au voyage... à l'exode. Pénombres
en nombre, les noirs mettent en relief le mystère, ses
épaisseurs de nuits, de cendres, de boues, de terres et
la naissance improbable du chemin de l'aurore plus que l'or du
soleil diurne. Seule certitude : la matière promise.
Pendant des années de pierres peintes sur toile, le travail
du peintre sur la matière éprouvait le travail du
temps. Tous ces recouvrements à l'ombre ajoutée,
irisés d'ambre ou, parfois, de signes de lumière,
exploraient dans le ventre du minéral les traces de la
genèse (ou de l'apocalypse) jamais élucidée
mais tellement évidente d'une humanité.
Aujourd'hui l'artiste, dans son atelier « haut sur
pattes » si j'ose dire, vêtu de plumes, passeur
de portes, de frontières, d'océans, ouvre un chemin
vital, capital, radical et si fragile. A commencer pour lui-même.
Ainsi Daniel Faure pourrait faire sien les mots
de Michel Leiris (in : La vie bleue) :
Jour et nuit,
Dans la foule et dans le désert,
Aux tempes un vertige flûté d'opéra,
Je vais à pas de funambule
novembre 2004
Jean-Marie Champion, metteur en scène, dirige
le "Paradis"
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